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La drôle de machine de Madame du Coudray, partie 2

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Frédéric BISSON, La machine de Madame du Coudray exposée au musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine à Rouen, 20 April 2013, 16:40:23. https://www.flickr.com/photos/zigazou76/8665628775/, wikipedia

Le 27 novembre suivant, le Maire fait état d’une nouvelle lettre datée du 23 août précédent. L’Intendant demande à la Ville de faire l’acquisition de « la machine […] pour démontrer les accouchements » et payer «  à la Dame du Coudraye » la somme conséquente de 300 lt.  Cette démarche se double d’une autre. La Communauté doit également engager un chirurgien de la ville à se rendre à Rennes pour le 20 janvier 1776 « pour suivre le cours dans lequel elle démontrera tous les méchanismes de cette ingénieuse machine […] ». Il ne s’agit donc plus seulement de recruter une simple candidate, mais une personne ayant déjà des compétences dans le domaine médical et pouvant former des personnes à son tour. Une autre condition apparaît : ce chirurgien doit nécessairement parler breton. Le 8 janvier 1776, la situation se débloque. Le Maire obtient l’autorisation du miseur (comptable chargé des comptes municipaux) d’engager les dépenses nécessaires à l’acquisition de la machine. Il est toutefois bien consigné dans le registre :

«  qu’il luy observeroit que cette machine deviendroit inutile si aucun des chirurgiens de cette ville en voulois suivre le cours que Md du Coudraye ouvrira à Rennes le 20 du présent mois, et avis ensemble avec Monsieur le Maire qu’ils nont trouvé que le Sr Hémon, chirurgien accoucheur [à l’hôpital de] cette ville entendant l’hydiome breton du canton qui veuille se rendre à Rennes pour suivre le dit cours à la condition que la communauté luy fournisse 30 pistoles pour les frais de son voyage [… ]. »

Ici, plusieurs éléments se télescopent. Le premier, porté par l’Intendant, concerne la portée pédagogique de l’acquisition de la machine. Sue dans son ouvrage, « Essais historiques, littéraires et critiques, sur l’art des accouchements » nous en apporte un éclairage, insistant sur « La difficulté de se faire entendre par des esprits peu accoutumés à ne rien saisir, que par les sens […]». Le second est la place accordée au breton. Cette remarque permet de voir se dessiner une barrière ou frontière, culturelle ici. La Ville d’Hennebont semble jouer un rôle d’interface entre deux mondes, l’un francophone, l’autre non. Ici les barrières linguistiques se doublent de barrières sociologiques, liées à l’usage de la langue. Les ports (comme celui d’Hennebont) constituent des interfaces économiques et culturelles, mais aussi des sas ou des fenêtres ouvrant la péninsule sur l’extérieur et le monde. Si la barrière linguistique apparaît donc comme un frein à la circulation des idées et techniques, elle est cependant à relativiser. Hennebont joue, en quelque-sorte, le rôle de sas entre mondes francophone et brittophone, que tout semble opposer, l’un ouvert sur le monde, l’autre terrien, plus à l’écart. C’est une zone de contact ; le rôle du chirurgien Hémon évoqué dans les registres de délibération peut être assimilé au concept de « passeur, ou intermédiaire culturel» développé par Sanjay Subrahmanyam, en tant, ici, qu’élément permettant le passage d’idées ou techniques d’un monde à l’autre, par-delà les barrières culturelles et linguistiques.

L’impulsion venue de l’intendance marque également ses limites. Le peu d’enthousiasme de la Communauté de Ville est marquant. Celle-ci est contrainte à une dépense importante, jugée sans doute excessive par ses membres et d’une importance secondaire (la population de la ville n’est pas la seule à être concernée, mais cela s’adresse à l’ensemble de la subdélégation). Ainsi, aucun bilan n’est fait ou ne transparaît dans les comptes-rendus. Marguerite Trémène et le chirurgien Hémon ont-ils retiré quelque chose de leur formation ? Sur quelles bases fonctionne ce tandem ? Trémène intervient-elle plutôt dans les campagnes et Hémon officie-t-il simplement à l’hôpital de la ville ? Pour la première s’est-elle simplement rendue à la formation ? Enfin, qu’est devenue la machine achetée ? Aucune trace n’a été trouvée.

Sources :

Archives Municipales Hennebont : Registres de Délibérations de la Communauté de Ville : BB 24 (1766-1775), BB 25 (1775-1784)

SUE M (le jeune), Essais historiques, littéraires et critiques, sur l’art des accouchements, à Paris, chez Jean François Bastien Libraire rue du Petit Lion, Fauxbourg Saint-Germain, Tome Second, 1774, 506-507.  Consulté le 22 septembre 2013.

SUBRAHMANYAM  Sanjay, Par-delà l’incommensurabilité : pour une histoire connectée des empires aux temps modernes, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007/5 n° 54-4 bis